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Un plan « Casi-rien » : l’aumône climatique face à l’urgence paysanne

Par Patrick Le Hyaric. Un milliard d’euros ! Ça claque. Ça impressionne. C’est un chiffre tout rond ! En fait, une aumône étalée sur les campagnes desséchées, assoiffées, épuisées. Voici la prétendue grosse somme que le gouvernement daigne consacrer à son plan « Climat, adaptation, sécheresse, incendies », dit plan « Casi ». Quel cynisme ! Car il s’agit, en réalité, d’un plan de « Casi-rien ».

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Quatre années de calamités ont autant asséché les trésoreries des petits et moyens paysans que la canicule qui a craquelé leurs terres. Et que propose le pouvoir de la ministre issue du parti « Les Républicains » et de la macronie ? Casi-rien ! Aucune mesure concrète pour abonder leurs trésoreries exsangues : ni crédit super-bonifié, remboursable dans plusieurs années sans intérêt, ni avance immédiate pour acheter du fourrage, ressemer les prairies, compenser les pertes dans les vignobles ou les vergers. Quasi rien ! Pourtant, du cœur des cours de ferme monte une stridente clameur : les dégâts dépassent au moins la dizaine de milliards d’euros, et les destructions à venir — décapitalisation des cheptels, arrachage de vignes et de vergers, forêts réduites en cendres — promettent un désastre sans précédent. Et nous ne parlons pas ici des corps épuisés, des nuits blanches, du mal-être psychologique.

Plutôt que de reconnaître l’urgence, plutôt que d’admettre que le bouleversement climatique exige un nouveau projet agricole, le pouvoir sort de ses fonds de tiroir des rustines archi-usées : recyclage de crédits, vieilles recettes usées jusqu’à la corde. Pourtant, la réalité est cruelle : 10 % des exploitations familiales sont menacées de disparition et une majorité des petites et moyennes fermes vont devoir lutter pour survivre. Voici donc venir une nouvelle saignée, une hémorragie silencieuse et organisée, l’euthanasie de nos campagnes, avec des centaines de milliers de suppressions d’emplois enveloppées d’un silence de cathédrale.

Un milliard ? Une misère, quand la valeur produite par la production agricole française pèse 92 milliards d’euros. Pire : le gouvernement conditionne les indemnités à la souscription d’assurances privées, livrant un peu plus les paysans aux griffes des banques et des assureurs, toujours prompts à gonfler leurs tarifs au lieu d’inventer un service public de la protection environnementale.

Avec l’été caniculaire, la crise existentielle des paysans franchit un cap inquiétant, douloureux, historique. Et c’est toute la souveraineté alimentaire qui en porte une nouvelle plaie à vif. Car cette souveraineté n’est pas une abstraction : c’est la capacité, pour chaque citoyenne, chaque citoyen, de se nourrir d’une alimentation de qualité, sans voir les prix flamber à la consommation. Comment accepter que le prix sur l’étal du commerçant soit multiplié par six, huit, voire dix, alors que le producteur, lui, peine à joindre les deux bouts ? Il est indispensable d’installer la règle d’un coefficient multiplicateur réduit qui empêcherait le triplement des prix à la consommation comparé à ceux payés à la ferme.

Il est urgent de geler les dettes pour les renégocier, pour en effacer une partie. La dette totale des paysans français s’élève à 60 milliards d’euros, dont 7 milliards de « sur-emprunt », c’est-à-dire des crédits bancaires qui ne servent qu’à maintenir à flot des trésoreries exsangues. Il est utile de calculer : 60 milliards à 2 % de taux d’intérêt rapportent, au bas mot, 1,2 milliard en produits financiers pour les banques. 40 % des fermes sont ainsi étranglées par les mécanismes voraces des institutions financières.

Le plan « Casi », c’est 1 milliard d’euros. Mais sait-on assez que le Crédit Agricole, lui, a engendré 8,7 milliards de bénéfices ? Que le Crédit Mutuel et la Banque Populaire affichent respectivement 2,8 et 4,95 milliards de profits ? Et que dire des géants de l’agro-industrie, qui écrasent les prix à la production tout en gonflant ceux de la vente ? Lactalis, 500 millions de profits. Danone, 1,83 milliard. Sans oublier Syngenta (20 milliards), Bayer (11 milliards), BASF (8,7 milliards). Pour eux, c’est la canicule des profits, sans la sécheresse.

Ceux qui, dans les gouvernements successifs et les assemblées parlementaires, ont démantelé le principe de prix de base garantis, transformant l’agriculture en une activité productiviste, stratégique pour l’exportation, portent une lourde responsabilité. Ils ont détruit l’activité de centaines de milliers de travailleurs-paysans. Ils ont entamé la souveraineté alimentaire. Car celle-ci ne peut exister sans une sécurité sociale, économique et écologique pour les producteurs.

Et voici qu’ils brandissent, avec une hypocrisie confondante, un chèque d’un milliard… tout en annonçant qu’il faudra rogner ailleurs. Stratégie de la division. Pire : ils osent faire un chantage, menaçant de bloquer les aides aux paysans si leur budget d’austérité n’est pas voté. Voilà l’audace du cynisme sans borne. Or, comme toutes et tous, les paysans ont besoin de services publics démocratisés et de qualité, d’une meilleure protection sociale, de communes vivantes.

On ne peut donc plus raisonner dans ce cadre qui spolie le travail humain en faisant mal aux écosystèmes.

Développer une agriculture nourricière appelle à engager un processus d’adaptation-transformation de la production alimentaire. Le droit à une alimentation de qualité y deviendrait un droit opposable, dans un pays où 16 % de la population souffre de précarité alimentaire. De colossales sommes d’argent qui, aujourd’hui, nourrissent les ogres de la finance, détruisent les services publics, affaiblissent la Sécurité sociale et les retraites — doivent aller vers un nouveau projet innovant. Il assurerait un réel « pouvoir de vivre » aux familles paysannes, garantirait une alimentation soucieuse de  la santé, où le vivant non humain est respecté, valorisé pour être complémentaire du travail paysan. 

C’est le projet de transformation agroécologique. Il n’est pas une utopie. C’est le temps des cycles naturels, des saisons, des générations. Ce n’est plus une agriculture qui cherche à dompter la nature, mais une agriculture où le travailleur paysan coopère avec elle, à ses rythmes, en respectant ses équilibres, ses imprévus aussi.

Voilà le mur contre lequel se heurte le capitalisme mondialisé et ses serviteurs pour augmenter toujours plus ses profits. On ne bouscule pas les saisons, on ne réduit pas les cycles naturels, on ne modifie pas les paysages sans dommages.

L’efficacité sociale, écologique et économique commande donc de sortir de cette impasse mortifère : construire, ensemble, la bifurcation. Et cela ne peut advenir sans un dialogue apaisé avec les paysans, les ouvriers agricoles, les salariés du complexe agro-industriel, les chercheurs qui, ensemble, doivent décider d’un tel processus dans l’intérêt de toutes et de tous. 

Cette métamorphose prendra du temps. Il faut donc engager le débat sans attendre et partout : dans les fermes, au Parlement, dans les centres de recherche, parmi les associations de citoyens-consommateurs. Des questions simples doivent être mises sur la table ! Comment expliquer que les pouvoirs successifs fassent voter des lois de programmation militaire, mais refusent une grande loi de planification pluriannuelle pour le vital enjeu de la sécurité et de la souveraineté alimentaire ? Comment accepter que le pouvoir — soutenu par la droite et l’extrême droite — ait trouvé 36 milliards d’euros en début d’été pour gonfler les dépenses militaires, mais rechigne à engager moins d’un milliard pour sauver notre autonomie alimentaire ?

Cette action nationale doit s’articuler avec un combat pour transformer la PAC (Politique agricole commune) en une politique agroécologique et alimentaire européenne. Il s’agit de réorienter les aides européennes vers le soutien au travail paysan, la préservation de la nature, l’amélioration du bien commun.

Complémentairement, la Banque centrale européenne pourrait, en lien avec la banque publique de développement et Bpifrance, alimenter un fonds dédié à la restructuration des dettes agricoles et des collectivités rurales, impulser un nouveau modèle agricole et alimentaire européen, financer la transformation agrobiologique des fermes, soutenir des expérimentations de relocalisation et d’adaptation des plantes au changement climatique, ou des projets de sécurité sociale de l’alimentation.

Il s’agit, en associant toutes les citoyennes et tous les citoyens aux côtés des paysans-travailleurs, d’inventer le grand projet alimentaire de demain. Car l’agriculture n’est pas un tableau comptable. Elle est un grand enjeu du vivant, un enjeu social et de santé publique,  de vie de nos territoires. Autre chose donc que le « Casi-rien » gouvernemental.


Image by congerdesign from Pixabay

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