Par Patrick Le Hyaric, 21 juillet 2026.
De champs en forêts, de collines en lits de rivières asséchés, de routes fracturées en murs de maisons fissurés, les bouleversements climatiques rongent la nature, paralysent trains et réseaux, bousculent le réel. Les feux ne se contentent plus de lécher les jardins et les toits : ils dévorent. Des millions de troncs noircis d’arbres, tels des bras inertes tendus vers nous, implorent. Les inondations succèdent aux dessèchements, tandis que les veines secrètes de la Terre, que sont les nappes phréatiques, continuent d’agoniser, silencieuses et oubliées.
La fournaise fauche des vies par milliers dans un assourdissant silence, use et épuise les corps, ruine des années de labeur. Des fissures zèbrent les murs des maisons. Les alternances de pluies diluviennes, de soleil brûlant, de grêles dévastatrices anéantissent les récoltes ou en empêchent la croissance. Ici, des élevages de poulets étouffent sous la chaleur asphyxiante ; là, vaches et chèvres meuglent et bêlent de soif, ajoutant encore à la détresse et à la souffrance des travailleurs paysans. Les conséquences de ces dérèglements climatiques, tant niées depuis si longtemps par des irresponsables aux yeux rivés sur les courbes des taux de croissance et de profit, précipitent le désastre.
Nos vies en sont déjà bouleversées. D’intimes détresses nées dans les plis des dévastations environnementales nous submergent. Et les scientifiques préviennent inlassablement que nous n’en serions qu’au début de la catastrophe. Pourtant, les réalisateurs du capitalocène veulent faire croire que la fuite en avant dans la technique, dans ce qu’ils appellent le technosolutionnisme, nous permettrait de nous en sortir. Ainsi, les forces capitalistes continueraient à produire des marchandises faisant du désastre une opportunité pour poursuivre l’accumulation du capital et à augmenter la rentabilité de celui-ci.
Mieux, ils font la guerre pour ce qu’ils appellent de l’or noir. Évidemment, il faut d’urgence aider à supporter les canicules : refroidir l’air dans les maisons et bâtiments publics ou, plus fondamentalement, réhabiliter ou construire des bâtiments mieux isolés. Ces grands chantiers, comme celui des transports ou de la construction de véhicules accessibles à toutes et à tous, durables et fonctionnant sans énergies carbonées, devraient être prioritaires, comme l’investissement dans les services de santé. Mais c’est le système lui-même qui engendre la crise climatique qu’il faut remettre en cause.
Pour y parvenir, il devient urgent d’ouvrir un processus de transformation structurelle de l’économie en se libérant des chantages organisés autour de la dette. Bien au contraire, ce sont d’immenses investissements dont nous avons besoin pour affronter les désastres qui se profilent. Nous sommes bien loin des propos de politiciens à courte vue, aux idées simplistes qui sacrifient l’avenir des générations futures sur l’autel des marchés financiers et, accessoirement, de leur course vers l’Élysée. La vie de nos enfants et petits-enfants vaut le combat immédiat pour la maîtrise sociale, publique et citoyenne de la création monétaire, le contrôle des banques, la démocratisation et le renforcement des services publics. Un changement progressiste et écologiste structurel doit bien sûr s’attaquer aux conséquences des bouleversements en cours. Il doit surtout devenir une révolution culturelle, une révolution dans la manière de penser l’avenir humain commun, de concevoir le monde.
La réduction des émissions de gaz à effet de serre doit s’accompagner d’une refonte radicale de notre rapport au vivant et à la biodiversité. Ce complexe tissage d’êtres vivants se défait sous nos yeux : sols artificialisés, arbres absents, haies arrachées, zones humides effacées, bourdonnements d’insectes éteints, oiseaux silencieux. Le vivant est notre allié, notre associé, notre protecteur, notre partenaire de vie et de travail. Il est à la fois un moyen d’adaptation et un levier de transformation du monde. Le préserver, le protéger, le nourrir, le chérir sont donc un choix politique de capitale importance. Celui-ci s’oppose frontalement à la grande industrie des engrais et de la chimie, aux malfaisants traités de libre-échange capitaliste, à la privatisation de l’eau, aux détricotages de toutes les avancées environnementales européennes, à la fameuse loi dite « d’urgence agricole » qui n’est que l’autre nom de choix favorables à l’agrobusiness, soumettant toujours plus le travailleur paysan aux implacables lois du capitalisme mondialisé et financiarisé.
Victime collatérale des soubresauts climatiques, la biodiversité est pourtant notre atout pour y faire face. Or, depuis des années, les projets d’aménagement du territoire, les choix budgétaires nationaux et européens, les contre-réformes engagées n’ont eu de cesse d’affaiblir ou de détruire les exigences sociales et environnementales. Le résultat est aussi tragique qu’affolant : nos territoires et lieux de vie perdent leurs capacités de résistance aux effets des bouleversements climatiques. La vie nous appelle à agir ensemble pour transformer radicalement le mode de production et le modèle économique afin de réduire drastiquement l’utilisation des énergies carbonées.
C’est la condition pour commencer à stabiliser, puis à réduire le réchauffement de la planète. Une telle transformation révolutionnaire doit nous conduire à concevoir une solidarité internationaliste pour le climat et la protection des humains comme des non-humains. Elle appelle à porter le projet d’un monde commun où priment les coopérations, l’impulsion d’ une diplomatie pour la paix et d’une diplomatie climatique. La vie hurle la nécessité de placer la biodiversité au cœur de tous les choix : agroécologie et agroforesterie, production de nourriture de qualité, eau potable, santé, sécurité humaine, transports, logements, éducation, infrastructures nouvelles combinées, articulées à la restauration de la nature.
La vie crie la nécessité d’une politique globale de civilisation. Plus qu’un simple changement de pouvoir, elle a besoin d’une autre conception de la politique, d’une démocratie authentique reliant entre eux tous les enjeux et cessant de traiter les enjeux contemporains en silos étanches : le climat, la biodiversité, l’eau, l’alimentation, la santé, l’énergie, les mobilités, le développement des territoires sont interdépendants. Ensemble, dans une véritable citoyenneté active, experts des centres de recherche scientifiques et experts du quotidien doivent pouvoir construire une nouvelle cohérence : progressiste, écologique, démocratique. Il s’agit de relier les êtres humains entre eux et avec l’ensemble du vivant pour forger des solidarités nouvelles, co-élaborer ensemble un avenir durable, désirable, une terre commune vivable.
Ce serait un processus communiste du vivant alliant allègrement la permanente quête de la paix et l’action pour le désarmement, la maîtrise collective des orientations de la production dans le cadre de la conquête de leur souveraineté sur le travail. Un processus combiné à la restauration des écosystèmes dont dépend notre capacité à vivre, à produire, à nous nourrir, à nous protéger. Biodiversité, travail, justice sociale et climatique : même combat immédiat pour l’après-capitalisme.
Image by Christel SAGNIEZ from Pixabay



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