Par Patrick Le Hyaric.
Loin des élevages hors-sol où caquettent dans un indescriptible brouhaha coqs, poules ou poussins, les poulets font la une des journaux, s’incrustent dans les bulletins d’information et les magazines télévisés, nourrissent murmures, sourires en coin, commentaires et conjectures en tous genres.
Loin de la basse-cour, le populaire gallinacé qui n’a rien demandé se retrouve au cœur d’une polémique dans une belle ville jouxtant Paris : Saint-Ouen-sur-Seine. Là, des responsables politiques de gauche se lancent au visage des cuisses de poulet frit sous les goguenards et gras rires de la droite et de quelques milieux d’affaires. Ils sont si heureux qu’on détourne l’attention des enjeux fondamentaux.
En cause ? L’ouverture, à la sortie du nouveau métro, à deux pas de l’hôtel de ville, d’une boutique « Master Poulet », une chaîne de restauration à base de barquettes de poulet et riz à très bas prix.
En apparence, l’affaire paraît banale. Certains en rient sous cape. Comme souvent, le piège du cercle de la raison capitaliste enferme, parcellise, segmente, affaiblit les réflexions pour empêcher de dénouer les complexités, de sortir des divisions stériles et au final de faire société commune à partir des réalités et des solidarités d’intérêt populaire.
Cette barquette de poulet frit concentre une multitude d’enjeux qu’il est bon d’analyser.
Entre le lieu de production en Pologne, en Ukraine, en Thaïlande ou au Brésil de ce poulet consommé à la sortie du métro de Saint-Ouen par une jeunesse de plus en plus précarisée, souvent discriminée, et des familles de plus en plus appauvries, nous touchons du doigt la nature même de la mondialisation capitaliste. On voit ici comment ce système, pour ne pas avoir à augmenter les salaires et les retraites, cherche par tous les moyens à faire pression à la baisse sur le prix d’une nourriture standardisée qui ne doit son semblant de goût et de saveur qu’aux sauces industrielles qui l’accompagnent. Les études ne cessent de montrer les effets délétères sur les corps et les dangers pour la santé humaine et animale de ce type d’alimentation.
D’autres questions émergent de ce modèle : concentrations de populations dans de grandes métropoles et mégalopoles, gentrification organisée par l’augmentation des prix des logements, non-mixité sociale dans les villes, précarité et pauvreté.
De grands groupes qui ont réussi à standardiser la nourriture et l’alimentation devenues marchandises banalisées et « segments de marché », imposent des marques et produits qui durent parfois l’éphémère temps d’une mode et dénaturent les cultures et les régimes alimentaires.
Ainsi, « Master Poulet » se partage désormais le « marché » du plat unique à base de riz et de poulet dans les villes et les banlieus avec « Tasty Crousty », « Chicken Street », « PB Poulet Braisé », « Crousty Game », « Krousty Sabaidi », « Crousty One », Eat Chicken », « BK Crousty », « Crousty Burger » et aussi Burger King, Quick, KFC, Popeyes…
Autant de noms fleurant bon une américanisation synonyme d’alimentation standardisée, bas de gamme, produite rapidement, en dehors de toutes normes sanitaires et de respect des animaux.
Ces marques, conformées selon les algorithmes des monopoles numériques d’outre-Atlantique, poussent leurs produits bon marché sur les réseaux sociaux. Une viralisation du « mauvais manger » invente pour chaque marque des « communautés » avec leurs codes culturels. Une barquette de riz et de poulet frit devient un objet de désir et un marqueur culturel et social.
Pour vendre ses rations de nourriture, le complexe digitalo-alimentaire propulse une mode, des liens de sociabilité et une forme de reconnaissance collective tout en participant au formatage des goûts et des imaginaires.
Loin de moi ici l’idée de jeter la pierre à une jeunesse des quartiers populaires à revenus très modestes conduite à consommer un tel poulet standard. Loin de moi également de mettre en accusation les producteurs. Ils ont perdu toute liberté en étant placés sous la coupe de grands fournisseurs d’aliments pour l’élevage.
Ils sont d’ailleurs qualifiés de « producteurs intégrés », c’est-à-dire totalement dépendants de donneurs d’ordre et d’importateurs siégeant loin, très loin de leurs fermes et des rues des quartiers populaires, dans de confortables bureaux dans lesquels on ne compte pas les poulets, mais les profits engendrés au détriment des paysans-travailleurs et de la santé des mangeurs de ces poulets. Les consommateurs comme les producteurs sont contraints par un système économique qui les dépossède de leurs vies, de leur travail, de leurs créations, de leurs aspirations. Et aussi, de leurs goûts, de leurs habitudes et cultures alimentaires.
Voilà qui appelle à combattre ces aliénations, à porter haut et ensemble des projets d’émancipation. Cela appelle des actions pour l’augmentation des rémunérations du travail et, au-delà, à la maîtrise de la production par les producteurs eux-mêmes.
Voilà qui appelle un projet d’éducation à la nourriture au moment où il est de plus en plus avéré qu’une alimentation hypercalorique, hypersucrée, hypersalée, où les additifs industriels masquent le goût fade des produits de base, est antinomique avec la bonne santé. Aujourd’hui, ne rien dire et laisser faire revient à poser une bombe sanitaire à retardement.
Cette mondialisation, sous domination des firmes monopolistiques, détruit ici l’élevage au point qu’un poulet sur deux consommé en France est importé. Elle pousse si fort à l’industrialisation de la production que la filière du poulet bio ou Label rouge a été massacrée, passant d’un tiers de la consommation à moins de 13 %. Les achats de poulets entiers cuisinés et consommés à domicile sont en général de la volaille française. Mais la viande de poulet consommée hors domicile, en portions de cuisses et de pilons pré cuisinés, vendue dans la restauration rapide, les chaînes spécialisées, les sandwicheries, aura parcouru en camion ou en bateau les centaines de milliers de kilomètres qui séparent producteurs et consommateurs.
Cela représente 63 % de la consommation globale, soit une augmentation de plus de 30 points en moins de vingt ans.
La pression à la baisse sur les salaires et les retraites, l’érosion du pouvoir de vivre, ont favorisé la consommation de viande de poulet au détriment de celle du bœuf.
Sur tous les tons, il est répété que la production de poulets serait plus profitable à l’environnement. Au-delà des influences sur les modifications climatiques que causent les transports, c’est un leurre. Ces menus au poulet sont composés pour une part essentielle de volailles nourries de soja importé des États-Unis et des pays d’Amérique latine sur les terres de la déforestation.
Nous devrions ajouter à ce tableau l’opacité des financements de ces enseignes où parfois de l’argent sale est blanchi et qu’à un autre pôle, McDonald’s, dont le siège européen est basé au Luxembourg, s’exonère des impôts.
Les forces progressistes devraient donc prendre ces questions bien autrement et avec sérieux. La barquette de poulet frit concentre maints enjeux de classe qu’on ne peut traiter ni par des postures simplistes, ni par la démagogie, ni par la condescendance de classe à l’égard de celles et de ceux qui n’ont souvent d’autre choix que de manger mal, ni par la disqualification sociale, culturelle et raciste des jeunes des quartiers populaires.
Il s’agit ici d’unir pour aider à la construction d’un projet d’émancipation. Unir, pour le bien-vivre en commun. Pour le bien-être, la santé publique et son coût. Pour l’environnement et son prix. Pour les conditions de travail des producteurs comme celles des travailleurs de la logistique et de la restauration. Pour contrer l’homogénéisation culturelle induite par ces processus. Pour le droit de bien se nourrir et la souveraineté alimentaire. Pour la qualité de vie dans les campagnes combinée à une organisation des villes pour toutes et tous, incluant la défense du petit commerce alimentaire, de l’artisanat et de la restauration de qualité à un prix abordable. En ce sens les citoyens, les associations, les syndicats, les élus devraient investir les projets alimentaires territoriaux pour leur donner un nouveau sens.
Il y a bien urgence à porter avec force un grand projet pour le droit à l’alimentation, un droit imprescriptible à se nourrir convenablement pour chacune et chacun.
Cela implique de produire autrement à partir d’un million de fermes, en France, à taille humaine, de la transmission des savoir-faire, pour retrouver notre indépendance alimentaire. Une alimentation de qualité est possible en impulsant un projet agro écologique de grande ampleur, valorisant la polyculture, le polyélevage, en relocalisant des productions, en promouvant un grand plan européen de production de protéines.
Il est temps d’inclure les grands enjeux de la santé et de la sécurité sociale dans les calculs des coûts généraux de la production alimentaire. Manger sainement, ce sont des économies pour la santé et l’environnement. Cela va de pair avec l’augmentation de la rémunération du travail et des réductions des temps de travail et de transports afin de gagner du temps pour pouvoir cuisiner et se restaurer. La défense du petit commerce, le soutien aux coopératives d’alimentation se fournissant directement auprès des paysans-producteurs qui doivent bénéficier d’un statut protecteur, permettraient une riche vie sociale et solidaire dans les campagnes comme dans les villes. Cela ouvriraient les portes à l’accès universel à une nourriture de qualité dans les écoles, les entreprises, les hôpitaux, les trains.
Ajoutons que l’éducation au bien-manger et au goût devrait s’inscrire dans un projet culturel interdisant les publicités pour les produits ultra-transformés, encadrant sévèrement l’action d’influenceurs liés à des marques de restauration rapide, aidant à réapprendre à cuisiner, soutenant la transmission de savoir-faire culinaires populaires tout en démocratisant l’accès à la gastronomie et à la grande cuisine.
Avec la restauration standardisée, nous assistons à l’une des manifestations d’un moment nouveau au cours duquel le capitalisme mondialisé et financiarisé absorbe les aspirations populaires pour les transformer en vecteurs de profits rapides et de rentes, de domination marchande des vies, au détriment des producteurs et des consommateurs-mangeurs.
Voilà qui appelle discussions, débats, rencontres, co-élaboration, afin de ne plus laisser le « marché » décider de ce que nous mangeons et de ce que nous allons transmettre aux générations futures. Il s’agit ici d’un enjeu de sécurité sociale et alimentaire, de sécurité sanitaire, de sécurité écologique et de développement harmonieux du territoire.
Un enjeu de société. Un enjeu de civilisation.

Image by Gert Olesen from Pixabay.



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