Par Thierry Pouch, Chef économiste à Chambres d’agriculture France, chercheur associé au Laboratoire Regards de l’Université de Reims Champagne-Ardenne et Marine Raffray, Agroéconomiste, chargée de missions, Service études économiques et prospective, Chambres d’agriculture France.
À l’instar des répercussions de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, les agriculteurs français et bien d’autres dans le monde se retrouvent malgré eux emportés par les impacts de la guerre au Moyen-Orient sur les marchés des matières premières agricoles et des intrants. L’agriculture est de nouveau prise dans les rouages d’événements qui dépassent son périmètre. Comme souvent, lorsque l’on commence à dérouler la pelote des conséquences d’un conflit pour le secteur agricole, les répercussions s’entremêlent, se lient les unes aux autres.
Au cœur du problème, la région du Moyen-Orient est stratégique dans le commerce international de matières premières énergétiques et de fertilisants (engrais de synthèse comme l’urée, l’ammonitrate). La fermeture du détroit d’Ormuz, lieu de transit pour l’exportation de ces intrants vers les régions agricoles, a donc fait grimper leurs cotations. Près de 20 millions de barils de pétrole brut et raffiné transitaient habituellement chaque jour par le détroit, soit un quart du pétrole transporté par la mer dans le monde, ainsi que 20 % des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (dont les usines de fabrications d’engrais azotés, en France et en Europe par exemple, ont besoin).
Pour parachever le tout, la région du Golfe Persique est également capitale dans le commerce international d’engrais azotés, le détroit d’Ormuz voyant passer près d’un quart des exportations mondiales d’ammoniac et plus de 30% de l’urée. La tonne d’urée a ainsi dépassé la barre des 750 euros fin mars, contre 525 euros en fin d’année dernière. Les tensions sur le marché des engrais azotés viennent en effet s’ajouter à celles déjà à l’œuvre, d’autres pays exportateurs comme la Russie et la Chine étant également moins présents sur les marchés (conséquence de la destruction d’une partie de ses infrastructures pour l’une, et de l’introduction de restrictions aux exportations pour l’autre), et les usines européennes fonctionnant au ralenti depuis la hausse des prix de l’énergie en 2022. Les pays du Golfe comptent également dans la production mondiale d’engrais phosphatés en ce qu’ils fournissent l’un de leur composant, le soufre, obtenu à partir du raffinage du pétrole et du gaz. Alors que les Houthis yéménites, soutiens de l’Iran, rejoignent le conflit, le risque d’une fermeture du détroit de Bab-al-Mandab, qui donne accès à la mer Rouge, vient renforcer les contraintes sur le commerce maritime.
La réaction haussière des prix du gazole non routier utilisé par les agriculteurs a été immédiate au démarrage de l’opération Epic Fury. Côté engrais, le choc de prix et la moindre disponibilité risquent d’entraîner une baisse des utilisations par les agriculteurs, avec des rendements moindres à la clé, mais aussi des changements dans les décisions de semis pour se tourner vers des cultures moins demandeuses en engrais azotés, comme des légumineuses. A l’échelle mondiale, cela pourrait se ressentir sur les volumes récoltés en céréales, avec une récolte moindre, et donc une tension supplémentaire sur les prix. Dans le cas particulier des agriculteurs européens, l’entrée en vigueur du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières les expose encore davantage à une hausse des prix des engrais importés. Deux risques en découlent. Un nouvel épisode de dégradation des résultats économiques des agriculteurs français, et, à l’échelle internationale, un risque de montée de l’insécurité alimentaire.
Image Alfons Landsmann provenant de Pixabay



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