Par Marc-André Selosse, Professeur du Muséum national d’Histoire naturelle et à l’Institut Universitaire de France, Membre de l’Académie d’Agriculture de France.
On entend parfois que l’agriculture actuelle nourrit l’humanité mais que cela n’est pas certain pour les formes alternatives comme l’agroécologie. En fait, c’est là ignorance ou pure propagande car les données sont tout inverses. Des solutions basées sur l’agroécologie ont déjà fait leurs preuves.
Des inquiétudes quantitatives…
D’abord l’agriculture actuelle ne nourrit pas les générations à venir : les labours et les sols nus en hiver augmentent l’érosion d’un facteur 10 à 20 et dispersent lentement les sols, ce qui ne nourrira pas nos enfants. Par ailleurs, l’usage des pesticides a des effets délétères sur la biodiversité. La diminution de la vie souterraine réduit la capacité des sols à entretenir leur fertilité et leur porosité, donc leurs réserves en eau. Par exemple, le glyphosate tue les vers de terre, qui ont un rôle dans la pénétration de l’eau dans le sol, et les champignons dits « mycorhiziens », qui s’associent aux racines des plantes et les aident à se nourrir et à se protéger des maladies du sol. C’est une des raisons, avec le climat, pour lesquelles en Europe, malgré des progrès sur les intrants et les variétés, les rendements n’augmentent plus, voire diminuent certaines années depuis une décennie.
Les insecticides, eux, affectent les pollinisateurs : selon les méthodes d’évaluation, 28 à 61% des écosystèmes agricoles sont limités par pollinisation. Cela affecte la production de myrtille, de café ou de pommes. En Bourgogne, la disparition de 99% des pollinisateurs en moins de 40 ans pousse les producteurs de cassis à élever des pollinisateurs efficaces sur leur plante, des osmies, pour retrouver les anciens niveaux de production, 2,5 fois plus élevés avec un revenu accru jusqu’à 15 000 euros par hectare…
… et des inquiétudes qualitatives
Vous m’objecterez qu’on mange à notre faim : mais quoi et à quel prix ? Les contaminations des engrais minéraux phosphatés par le cadmium, un métal toxique qui entre dans les plantes, entraîne une consommation 40% plus élevée en France que le maximum recommandé par l’OMS. Il en résulte une augmentation de l’incidence des maladies rénales et hépatiques, de cancer comme celui du pancréas (+3% par an) et de l’ostéoporose (il causerait 30% des cas). Les résidus de pesticides sont problématiques dans l’alimentation et augmentent les coûts de production de l’eau potable, dont on sait qu’on ne peut l’épurer de tous les résidus de pesticides présents. L’impact des pesticides sur la santé est démontré par les agriculteurs : l’étude Agrican, soutenue notamment par la Mutualité Sociale Agricole, révèle un taux accru de lymphomes plasmocytaires (+54%) et de myélomes multiples (+20%) par rapport à la population ; à 55 ans, les agriculteurs présentent 13% de Parkinson en plus. Les résultats récents de l’étude PestiRiv démontre que les riverains sont aussi soumis à des expositions élevées aux pesticides. Par rapport à des populations éloignées des zones viticoles, des contaminations supérieures sont observées : jusqu’à +45 % dans les urines des riverains, 100 fois plus dans les poussières ambiantes et 12 fois plus dans l’air ambiant.
Logiquement, les demandes d’indemnisation au Fond d’indemnisation des victimes des pesticides augmentent, de 44 % l’année passée. Une formidable dette de santé publique se crée et on considère que pour chaque euro de nourriture achetée, il faudra payer collectivement entre un et deux euros de frais d’externalités négatives par la suite : tout cela est bien cher, autant financièrement qu’en misère humaine.
Donc l’agriculture actuelle pose un problème qualitatif aujourd’hui et quantitative demain, en raison de ses impacts écologiques. Ne reprochons rien à ceux qui ont trouvé les solutions d’hier et ont régularisé l’approvisionnement alimentaire : mais de même, ne muselons pas ceux qui trouvent aujourd’hui les solutions de demain. Or, le débat et les politiques actuels occultent totalement les avancées scientifiques et techniques positives et factuelles qui permettraient de contourner les problèmes actuels. Au passage, cette dynamique annihile nos investissements passés en recherche, en faisant fi de leurs résultats… qui font de la recherche agronomique française un fleuron reconnu mondialement. Cela devrait susciter une fierté nationale et une prise de conscience.
Il n’est pas question de s’affranchir complètement du labour partout, ni de supprimer totalement les pesticides – après tout, le bio utilise du cuivre et des pesticides d’origine biologique ! Mais en incluant les solutions basées sur l’écologie (l’agroécologie, en un mot !) dans un cocktail souple et adaptable de solutions, on réduit les impacts négatifs dans une agriculture durable et saine pour les praticiens et les consommateurs. Relisons Rachel Carson qui, dans « Printemps silencieux », dénonce les effets d’un excès d’une agriculture chimique il y a… 60 déjà : « Le tir de barrage chimique, arme aussi primitive que le gourdin de l’homme des cavernes, [et] s’abat sur la trame de la vie, sur ce tissu si fragile et si délicat », dont « les extraordinaires possibilités […] sont méconnues ». Ces possibilités existent, oui, et mieux : elles sont déjà utilisées par les agriculteurs dans les agricultures bio et de conservation des sols.
Des solutions quantitatives et qualitatives existent déjà
Le bio a un impact écologique énorme : en utilisant des engrais organiques, il diminue de 20% le transfert d’azote vers les nappes phréatiques et il stocke plus de carbone dans les sols (bon pour le climat !). Avec moins de pesticides toxiques, il augmente le nombre d’espèces dans les parcelles de 30% et le nombre d’individus de ces espèces de 50% en moyenne. On lit souvent qu’il n’y a pas de preuve que le bio améliore la santé des consommateurs : la vérité est que les usagers du bio se portent bien mieux mais qu’on peine à dissocier les facteurs alimentaires (moins de pesticides et moins de cadmium dans les engrais organiques, plus d’anti-oxydants) et socioculturels (car le bio est consommé le plus souvent dans des milieux aisés). Mais des preuves existent au moins d’une réduction de certains cancers (-25% pour certains lymphomes). Le bio a toutefois deux défauts : il baisse certains rendements (pas tous, mais pour les céréales en particulier) et il doit labourer (car, sur des grandes surfaces, c’est le seul herbicide possible). À cela prêt, c’est un progrès majeur… qui ne représente que 10% de la surface agricole en France.
L’agriculture de conservation des sols ne laboure plus et, donc, stoppe l’érosion excessive des sols. Elle protège aussi la vie souterraine : en moyenne, +2% d’espèces (c’est peu, mais il n’y pas vraiment de disparition totale d’espèces dans nos sols agricoles) et +20 à +30°% d’individus (or c’est le problème, un crash des populations souterraines et de leurs fonctions dans l’agriculture conventionnelle).
Le sol obtenu stocke plus de carbone (de 0,1 à 10 tonnes /ha par an). Plus travaillé par la vie et plus poreux, il absorbe mieux l’eau : les parcelles sont praticables en hiver et ont de meilleures réserves d’eau pour l’été. Que demander de plus, dans un changement climatique ou les étés sont plus secs et les hivers plus arrosés ?
L’intérêt du non-labour est de diminuer les coûts d’exploitation (2 à 3 fois moins d’essence par exemple) et d’augmenter la résilience des écosystèmes agricoles : au-delà du coût d’équipement, il n’y a que des avantages en termes de revenu et de rendement. Il a toutefois un défaut : utiliser des herbicides, faute de labour, avant l’implantation des cultures annuelles. Certes, sur des petites surfaces on peut désherber à la main, ou pratiquer des couvertures de mulch : une agriculture de conservation biologique est déjà appliquée par de nombreux maraîchers, mais reste difficile sur de grandes surfaces. Les performances techniques de l’agriculture de conservation des sols expliquent que, même sans aide, ce type d’agriculture ne représente que 4% de la surface agricole en France… loin derrière les 40% des États-Unis.
Bio et conservation des sols sont deux grandes avancées qu’on ne doit pas opposer entre eux, mais soutenir, composer et faire converger à terme. Terminons cette brève revue en indiquant que l’agroécologie se niche aussi dans d’autres pratiques. On peut diversifier les espèces cultivées dans les parcelles, car elles ne sont pas seulement en concurrence, mais utilisent des ressources différentes dans les sols. Les mélanges de céréales et de légumineuses produisent par exemple, sur un hectare, autant que 0,8 ha de pures céréales et 0,6 ha de pures légumineuses ; des cultures mélangées en bandes alternantes réduisent la propagation des maladies de 40 %, augmentent la quantité de minéraux utilisés (+94 % pour le phosphate, +24 % pour le potassium…) et produisent en moyenne sur un hectare ce qui serait produit en cultures pures sur 1,3 ha en moyenne ! On retrouve des chiffres voisins en agroforesterie, dont la pratique correcte produit autant de cultures annuelles et de bois que sur, respectivement, 0,8 + 0,6 hectares. Les haies, quant à elles, réduisent de 84 % la propagation des pathogènes, car elles s’opposent à leur déplacement et abritent des oiseaux et des chauves-souris qui dévorent des insectes nuisibles ; elles stockent du carbone (100 tonnes par kilomètre) et s’opposent à l’érosion, en plus d’être un patrimoine paysager : du reste, nos anciens qui peinaient à produire leur alimentation, n’avaient pas fait place aux haies pour rien !
Un autre avenir agricole est-il possible ?
Ainsi, ceux qui, au nom du progrès passé, refusent une évolution de l’agriculture et se cramponnent aux acquis anciens, par exemple chimiques ou mécaniques, se débattent dans une aporie intellectuelle. Défendre le progrès n’est pas rester à l’étape passée, mais accepter de faire évoluer et accompagner le changement qui, aujourd’hui, inclut les acquis récents des sciences écologiques. Le problème de l’accompagnement est majeur et devrait être à l’agenda politique, tant il est vrai que la transition n’est pas aisée. Une haie prend de la place et demande de l’entretien, le machinisme agricole liée au semi sur sol non labouré demande un investissement et la conversion en bio prend du temps ; de la formation continue sera nécessaire. De l’argent est là, entre les subventions nationales et la PAC (qui coûte 100 euros par citoyen et par an en France), mais l’affectation des moyens pêche. Par exemple, avec 10% de la surface agricole et 14% des agriculteurs, le bio ne reçoit que 3,4% des subventions, surtout à l’installation et peu en fonctionnement continu ; les récentes coupes de deux-tiers du budget de l’Agence Bio ne vont pas dans le bon sens.
Répétons-le, pour une agriculture qui souffre aujourd’hui de la concurrence : si l’on veut une agriculture multifonctionnelle, qui fait aussi la qualité de l’air, de l’eau et des aliments, outre le paysage, nous devons la payer pour cela. Cela anticipera des dépenses qui seraient faites à long terme en santé publique : outre le bien-être humain, c’est aussi la perspective pour ne pas accroître le déficit de la sécurité sociale. Devons nous aussi envisager que la concurrence ne soit pas biaisée, face à d’autres agriculteurs qui produisent ailleurs sans les mêmes contraintes : la mise en place de clauses miroir avec nos partenaires commerciaux est absolument vitale. C’est ce que seule une approche politique peut traiter – le problème technique, lui, est résolu en ajoutant l’agroécologie à la palette des méthodes agricoles.
Donc, cet article signé par un scientifique parlant d’agroécologie s’arrête là, car c’est ici que le citoyen et le politique doivent prendre le relai. Citoyen français, je voudrais quand même exprimer un vœu personnel. Il faut comprendre ce qui a fait la grandeur de l’agriculture française et son rayonnement : avoir su s’adapter et changer. C’est ce processus, et non les acquis du passé, qui font grandeur. Si demain nous voulons la grandeur, nous devons évoluer. L’effondrement de notre compétitivité international agroalimentaire l’appelle : nous devons proposer une production avec d’autres standards pour intéresser des consommateurs qui veulent vivre mieux.
Créer une agriculture qui porte un label de qualité « France » et pourrait se vendre partout parce que compétitive sur le créneau de la santé, c’est peut-être bien ce qui sauvera nos agriculteurs. Et seule une évolution aujourd’hui et demain, permettra d’y parvenir. Mon vœu, donc, est de faire émerger des formes de production qui soient source à la fois de revenus pour les agriculteurs, et aussi de fierté, pour eux et pour la Nation. Un grand pays agricole sommeille, telle une belle au Bois Dormant, dans l’agroécologie : c’est là ma certitude et la promesse de mon vœu.



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