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Paysans :
Un siècle de révolutions agricoles
Karine Bonjour, la jeune co-réalisatrice des Paysans, explique qu’elle a voulu porter un regard vrai - ni nostalgique, ni dénonciateur - sur cette profession de toutes les révolutions.
La Terre : Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ce sujet ? Karine Bonjour : Au départ c’était familial. Mes grands-parents maternels sont des paysans corréziens : je pensais filmer ma grand-mère, ma mère, ma fille, traverser le siècle à travers des histoires de femmes, pour montrer que l’agriculture est le métier qui a vécu le plus de changements. Les paysans, ce sont des gens dont le métier n’a plus rien à voir avec ce qu’il était avant la guerre : en 60 ans, ils sont passés de la charrue au GPS ! Et ces changements ne sont pas seulement techniques : ils ont un impact sur la façon de vivre, d’être attaché à sa terre ou pas, sur les relations familiales, la transmission, la place dans la société... C’est pourquoi le film est sous-titré « 60 ans de révolutions ». Quand avez-vous réalisé le hiatus qui existe entre les paysans et le reste de la société ? Quand j’ai commencé, à l’été 2007, j’ai écrit un peu « à la Depardon », en disant « la grand-mère va mourir et l’agriculture avec elle, ce ne sera plus jamais comme avant... » Et puis justement, je suis allée voir le dernier Depardon, mais dans le cadre de rencontres paysannes, dans les Alpes, avec un public de paysans. Et ils sont sortis de la salle très en colère, en disant « on s’arrache comme des malades, on a acquis des compétences, on fait de la gestion, des sciences... et voilà à quoi on nous résume ?! » Moi, je partage la nostalgie de Depardon ; mais ce soir-là, je l’ai trouvée déplacée. C’est une profession qui s’est bougée, pour répondre à la demande de la nation, pour nourrir la France. Je ne suis pas angélique : ils ont joué le jeu au-delà même de ce qu’on leur demandait. Ils ont aimé avoir un plus gros tracteur que le voisin, ils ont aimé pousser les rendements, gagner de l’argent, devenir de petits chefs d’entreprise ! Et on leur a donné en échange une certaine reconnaissance sociale. Mais la nature - et les paysans eux-mêmes, qui ont disparu en masse - en ont payé le prix. Il y a un moment très fort dans votre film, quand Edgar Pisani, le ministre de l’Agriculture de De Gaulle, dit « j’ai eu tort » en évoquant les excès du remembrement. Vous y attendiez-vous ? On sentait déjà, dans certains ouvrages, qu’il amorçait un regard critique sur sa propre action. Mais il ne l’avait pas encore dit comme ça, en effet. Lui aussi s’est pris au jeu, à l’époque. La cogestion marchait, l’Europe avançait... il n’a pas voulu voir les limites. Il était conseillé par ceux-là même qui poussaient les feux du remembrement et des intrants, ceux qui expliquaient aux paysans que pour optimiser leur exploitation il fallait « bouffer » le voisin... A l’époque, tout le monde allait dans cette direction. On n’écoutait ni les vieux, qui étaient ringardisés, ni les écolos. par Propos recueillis par Olivier Chartrain
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