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Maine-et-Loire :
Un village sur les planches
Depuis 40 ans, les habitants de Daumeray jouent à guichets fermés l’histoire vraie de cet ouvrier agricole, Rouget le braconnier, condamné au bagne.
Une pièce de théâtre jouée à guichets fermés depuis 40 ans... Ne cherchez pas une scène parisienne. Cela se passe à Daumeray, petite commune de 1 600 âmes à 35 km d’Angers. Là, deux mois durant, tous les week-ends, de janvier à février, les habitants donnent en boucle la Vraie histoire de Rouget le braconnier. Leur histoire et celle de leurs aïeux, en quelque sorte. Le spectacle dure cinq heures. Sur scène et en coulisse, une centaine d’habitants du village - tous bénévoles - perpétue l’aventure de Louis Rouget, ouvrier saisonnier agricole, enfant du pays, condamné au bagne pour avoir tiré sur les gendarmes et tué l’un d’eux alors qu’il était pris pour la deuxième fois en flagrant délit de braconnage. Rouget, d’ouvrier agricole à braconnier, puis bagnardNous sommes en 1850. Dans une France où le monde rural vit davantage dans la pauvreté, nombreux sont ceux qui recherchent un emploi à la journée dans les fermes locales. Pour améliorer leur condition et nourrir leur famille, certains d’entre eux pratiquent le braconnage, interdit à l’époque. L’instauration d’un permis de chasse prohibitif pour les pauvres venait d’être décrétée. Elle mine l’existence des paysans, qui ont besoin de gibier pour améliorer l’ordinaire. La chasse étant seulement réservée aux nobles, châtelains et bourgeois. Rouget, après avoir tiré une balle meurtrière sur le gendarme Javelle, réussira à s’enfuir. Et pendant plus de deux années, cet homme traqué déjouera tous les plans des forces de l’ordre grâce à la complicité des villageois qui l’aident et le nourrissent. C’est la trahison de son ancienne maîtresse qui aura raison de la cavale du braconnier. Il sera condamné à Angers le 12 février 1857 aux travaux forcés à perpétuité au bagne de Cayenne. Il réussit à s’évader, mais atteint par les fièvres, il est ramené aux autorités par des autochtones. Il meurt le 19 avril 1858 des suites d’une maladie. Son corps fut jeté en pâture aux requins. Les archives départementales témoignent indirectement de la machination politique dont le pouvoir de l’époque a voulu faire croire au peuple, en impliquant le braconnier et en le faisant passer pour un meneur de la Marianne, un groupe de franc maçon et républicain, allié des socialistes. Or, le pauvre Rouget, traqué journellement dans les bois, n’a jamais su que son nom avait été crié par des insurgés et peint sur les murs de la ville d’Angers en 1855, en faisant ainsi le symbole de la lutte contre le régime impérial. On se passe les rôles de père en filsSur scène, les habitants de Daumeray se font gendarmes, avocats, paysans. Dans la vie, ils sont plombiers, maire, entrepreneurs, restaurateurs... Certains jouent depuis des décennies. On se passe les rôles de père en fils, de mère en fille. « Moi, j’ai joué la fille et puis la mère », sourit Françoise Chevé. Cette ancienne enseignante a bien dû abandonner son rôle, lorsqu’elle attendait son enfant, puis lorsqu’elle a déménagé vers la ville. Son mari, lui aussi enseignant, a joué à ses côtés des années durant. Elle est bien placée pour raconter cette incroyable histoire humaine, fille de Jules-Alphonse Davy, qui, alors instituteur du village, écrivit le texte en 1970. « Il en avait assez de monter des grands classiques que tout le monde connaît. Il est tombé sur l’histoire de Rouget, il a eu l’idée de la mettre en scène », se souvient Françoise Chevé. « La veille de la première représentation, la répétition générale a duré jusqu’à 4 heures du matin. » Tout le monde met la main à la pâteEt nul n’aurait alors imaginé que quarante ans plus tard, l’aventure se poursuivrait. Ni affiche ni publicité aujourd’hui. Pas besoin. Le bouche à oreille opère à merveille. La saison 2010 affiche complet. Il faut penser à réserver dès à présent pour 2011 ! Là, dans ce petit théâtre aux 186 places, 15 tableaux se succèdent. Avec changement de décor à chaque nouvelle scène. Les accessoires ne sont pas bidons. L’herbe, l’arbre - un chêne coupé en 1971 -, le lapin que les comédiens mangent, le vin - blanc et rouge - la boue qui tache les vêtements lorsque les gendarmes tombent dans l’étang... Tout est vrai. La salle explose de rire, comme chez Guignol, lorsque le braconnier fausse compagnie aux gendarmes. Et pleure avec les villageois lorsqu’on annonce sa mort. Rouget... Le rôle a été endossé par le maire du village, et avant lui, un agriculteur aujourd’hui à la retraite. Pendant 27 ans, il habitait son rôle qu’il a eu bien du mal à quitter. Mais à 60 ans... L’affaire Rouget, c’est celle du village. Tout le monde met la main à la pâte. Pour les costumes, les décors, les bruitages... Et le spectateur peut venir de loin. Des cars entiers mènent au village. Le rideau se lève à 20 heures pour tomber à ... 1 heure du matin. La recette d’un tel succès ? « C’est une histoire de paysans d’hier, jouée par de vrais gens qui ressemblent aux spectateurs. Avec un langage de tous les jours », résume Françoise Chevè, tout simplement. Et si vous n’avez pas la patience d’attendre 2011, venez donc voir Rouget dans sa version courte (2h30 tout de même), joué en juillet en décor naturel dans la campagne des portes de l’Anjou, sur un parcours de presque 2 kilomètres. par Nadège Dubessay
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