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Portrait : Facteur en Ardèche
Facteur en Ardèche depuis plus de trente ans, Pascal Berthier fait partie de ces « petites mains » qui tissent le lien social au fil de leurs tournées. Un métier que menace la course à la rentabilité.
Il est huit heures du matin. Devant le centre de courrier de Lamastre, quelque 2 600 habitants dans le centre de l’Ardèche, les employés de La Poste raclent le givre sur les pare-brises de leurs Renault Kangoo : il a fait moins trois degrés pendant la nuit. A l’étage du bâtiment, factrices et facteurs boivent un café avant de partir en tournée : « Une centaine de kilomètres en moyenne », calcule Gil Raynaud, directeur du centre. Pour desservir les villages alentour, 22 « agents distributeurs », fonctionnaires et salariés de droit privé, prennent quotidiennement leurs véhicules. Pascal Berthier est de ceux-là. Embauché à La Poste en 1976, il avait 21 ans : « Au départ, je voulais reprendre l’exploitation agricole de mes parents. Puis un ami facteur m’a proposé de faire des remplacements pendant l’été à La Poste. Je suis rentré comme ça, un peu par hasard, en continuant à être paysan. » « Le facteur, c’est la famille » Il empile les caisses de courrier dans sa voiture - une trentaine de kilos chacune : « Aujourd’hui, ce n’est pas une tournée de danseuse ! », rigole-t-il. La charge s’explique par la présence importante, en début de semaine, de la publicité non adressée - la « PNA », ce sont 300 grammes de prospectus par foyer. A la sortie de Lamastre, le jour se lève sur les cerisiers cultivés en terrasse. Il est un peu plus de neuf heures. En pantoufles, une cliente descend les marches de son mas : « Vous avez un carnet de timbres, monsieur Berthier ? - Bien sûr ! » Le facteur n’a pas la monnaie : « Vous paierez demain, prenez le carnet ! - Mais si demain je n’ai pas de monnaie ? - Ce n’est pas grave ! » Pascal Berthier tend une cigarette roulée : « C’est du gris. » Le gris, c’est un peu le même principe que les caisses : pas un tabac de danseuse... Même si Pascal Berthier se défend de vouloir les offenser. Quelques kilomètres plus loin, Jacques Huart sort de chez lui. Ce trentenaire est en train de s’installer comme « hypnothérapeute ericksonien ». A ce titre, il reçoit force courriers. Et peste : « Cela devient n’importe quoi, les délais ne sont plus du tout tenus. Prenez ce colis que m’apporte Monsieur Berthier : il a deux jours de retard... » Cet Ardéchois est convaincu que ces dysfonctionnements incombent à la « privatisation qui arrive à grands pas » : « Le courrier, cela pourtant fait partie de nos droits élémentaires ! » La mairie de Boucieu-le-Roi, 284 habitants, reçoit elle aussi son lot de publicités non adressées. « Il y a trois ou quatre ans, la commune avait encore son bureau de poste, se souvient Bernadette Mourgues, première adjointe. La Poste nous a donné le choix entre la fermeture, le point-poste adossé à un commerce, ou la création d’une agence postale. » Mis devant le fait accompli, le conseil municipal a opté pour cette dernière, prise en charge par la communauté de communes. « Pour le village, c’est un grand changement causé par des questions de rentabilité », dit Nathalie Fourel, secrétaire de mairie. « Un changement total de société », renchérit Bernadette Mourgues : dans les années 1970, la commune comptait quatre écoles primaires. Il n’en reste plus qu’une, et elle est privée... "Le métier va au-delà du courrier" Cap sur le pavillon de Gérard Gonzalès. Livreur de pain en mi-temps thérapeutique, ce père de famille est ravi de voir Pascal Berthier : « Le facteur, c’est la famille. » Lui pense carrément qu’ « ils vont être supprimés » : « C’est terrible, pour des pays ruraux comme ici. Il y a beaucoup de personnes âgées qui se font apporter des petites choses, qui donnent leurs colis au facteur : le métier va au-delà du courrier. Le facteur rend des services. » Et de constater la disparition des bureaux de poste avoisinants : « Heureusement que je peux toujours me déplacer... Avec l’évolution de La Poste, il vaut mieux bien vieillir ! » Trente-trois ans de service, cela marque un conducteur : dans les chemins de terre les plus improbables, Pascal Berthier s’arrête à quelques centimètres des boîtes aux lettres, évite les poules et les chiens peu effrayés par la voiture. Annette Mounier a 88 ans. Agricultrice retraitée à Colombier-le-Vieux, elle se réjouit du passage quotidien du facteur qui lui livre Le Dauphiné Libéré : « Mon mari est handicapé, je ne vois quasiment personne. Alors j’aime beaucoup discuter avec monsieur Berthier, même si c’est pour une minute ou deux. Depuis le temps qu’on se connaît ! » Mais elle a peur qu’on supprime les facteurs : « On en parle, non ? » « Je faisais la tournée à pieds » Régis Deloche habite en bordure d’une route départementale. Jeune retraité, il était mécanicien à La Poste : « J’ai une pension beaucoup trop petite. Du coup, je suis chauffeur. » Il offre à Pascal Berthier quelques courgettes de son jardin. Les services publics ? « Ça ne veut plus rien dire. A quelques kilomètres d’ici, des arbres sont tombés sur une ligne téléphonique. Cela fait une semaine qu’ils y sont : personne ne vient. C’aurait été inimaginable il y a encore quelques années... » Régis Deloche en veut pour preuve la boîte de relevage du courrier implantée sur sa façade : elle sert aux habitants des hameaux alentour, très isolés. Pascal Berthier y relève quelques lettres par semaine. « J’ai averti La Poste que j’allais poser des volets pour ma fenêtre, et que la boîte aux lettres gênait. "Ce n’est pas grave, on l’enlèvera", m’a-t-on répondu, alors que j’avais proposé de la déplacer... Ca en dit long. » Il est 13h30. Pascal Berthier a fini sa journée de sept heures. « Quand j’ai commencé, j’avais 45 maisons. Je faisais la tournée à pieds. » En cette journée d’octobre, le facteur a livré quelques 190 foyers. Et de se souvenir qu’en 1976, un agent en 4L livrait les bureaux de poste de cinq communes, où travaillaient... 12 facteurs. Tous les bureaux ont fermé, remplacés par des agences, des points-postes... ou rien du tout. « Et ce n’est pas fini », analyse Pascal Berthier. On le parierait. par Pierre Souchon
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