|
Point de vue :
Eau du robinet : pas de panique
Un livre, de nombreux articles : ces dernières semaines, une campagne alarmiste a été menée pour alerter nos concitoyens sur les relations entre l’eau du robinet et leur santé, agitant le mot « cancer ». Responsable du réseau « eau » de France Nature Environnement (FNE), Bernard Rousseau nous dit ce qu’il faut y en penser.
La Terre : France Nature Environnement a réagi avec prudence à la campagne sur les rapports entre eau du robinet et cancer. Pourquoi ?Bernard Rousseau : Tout n’est pas simple dans ce genre d’affaire. Il y a une lutte entre les vendeurs d’eau en bouteille et ceux qui la distribuent au robinet. On se souvient de certaines campagnes disant que l’eau du robinet était en partie de l’eau usée recyclée - ce qui ne se fait jamais en France. Il se trouve que les vendeurs d’eau en bouteille sont un peu en perte de vitesse... Vous faites un lien direct entre cette lutte et la campagne « eau du robinet et cancer » ?Ce que je veux dire c’est que ce n’est pas nouveau, cette guerre larvée entre eau en bouteille et eau du robinet. Chez nous, à FNE, c’est notre réseau « déchets » qui a réagi parce qu’en matière d’eau en bouteille, il faut aussi se demander ce que ça coûte, sur les plans énergétique et environnemental, de fabriquer des millions de bouteilles, de les transporter, de les recycler... Par ailleurs il est vrai que dans certaines circonstances - par exemple en cas de contamination d’un réseau de distribution - on est bien content de trouver de l’eau en bouteille. Mais cela reste marginal. En revanche, certains vendeurs d’eau en bouteille - pas ceux qui se contentent d’embouteiller de l’eau du robinet, car cela existe ! - ont une démarche intéressante : pour protéger leur bassin versant d’alimentation, ils passent des conventions avec des agriculteurs, achètent des terres et élaborent des cahiers des charges pour leur utilisation... Cela existe-t-il pour l’eau du robinet ?Pas trop pour l’instant. Mais la liste de 507 captages d’eau à protéger, sortie du Grenelle de l’environnement, ouvre une piste. On peut essayer de favoriser certaines activités humaines dans les bassins versants de ces captages, comme de l’agriculture biologique ou à bas intrants. Mais cela reste à faire car si une entreprise qui vend de l’eau en bouteille et fait des bénéfices a les moyens d’acheter des bassins versants, pour l’eau du robinet on n’est pas dans le même cas de figure : le prix du m3 d’eau, c’est pratiquement le prix d’une bouteille... Mais l’intention est là. On pourrait sortir des bricolages consistant à faire des « cocktails » d’eaux provenant de différents captages pour obtenir une eau du robinet qui respecte les normes en matière de taux de nitrates. On pourrait aller vers une vraie politique de gestion des bassins versants : modifier la nature des activités, notamment agricoles, sur tout un bassin versant, cela s’organise, et il faut des moyens financiers. Est-il exact que de nombreux captages sont peu à peu abandonnés ?Dans certains départements de la région Centre, en 20 ans, on a dû abandonner à peu près le quart des captages. Cela peut être pour des raisons de pollution ou pour des raisons d’aménagement du territoire. Trop souvent, au lieu de protéger un champ captant, on vend les sols autour du point de captage, qui un beau jour se retrouve au milieu d’un échangeur, d’une zone industrielle... Autour d’Orléans on a ainsi des entreprises qui ont pris des dizaines d’hectares de Beauce pour y afficher de magnifiques pelouses ! Et après on s’étonne d’avoir perdu en France l’équivalent d’un département en surface agricole utile ? Cela ne pose-t-il pas plus globalement la question des activités polluantes ?Oui : si on en arrive là c’est parce que les activités agricoles, industrielles, urbaines, ne prennent pas en compte la qualité de l’eau, ni la préservation de la ressource. Nous avons en particulier une politique agricole qui n’en tient pas du tout compte. Nous sommes dans un système libéral qui pousse les logiques productivistes le plus loin possible... jusqu’à ce que ça casse. Les citoyens ont-ils voix au chapitre dans la révision, en cours, des schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) ?Ils ont une petite voix, via les associations - de consommateurs, de pêcheurs, environnementales... Mais ils sont minoritaires : les « grandes voix » sont celle des élus, qui passent des compromis par rapport à l’emploi notamment, celle des industriels, qui défendent leurs intérêts par tous les moyens, et celle des agriculteurs, qui n’hésitent pas à se rendre devant les préfectures pour se faire entendre... Le public a été consulté pendant six mois, sur les SDAGE ; mais les groupes de pression sont toujours là. La révision des SDAGE est sous l’emprise de ces rapports de forces, ce qui conduit bien souvent à gommer les dispositions vraiment contraignantes. On dira qu’on a pris en compte le point de vue du public ; mais quand on regarde, le document s’est affaibli. Faudrait-il que les gens s’en mêlent de plus près ?Oui, il faudrait que le public se montre très vigilant sur ces affaires. Mais ce système est vraiment très compliqué et un système compliqué, c’est un système opaque : seuls ses acteurs y comprennent quelque chose. Revenons à l’eau du robinet : oui ou non, peut-on la boire en toute tranquillité, notamment en milieu rural ?C’est poser la question de façon trop étroite. A la campagne, quand on pulvérise des produits phytosanitaires dans un champ, ceux qui vivent autour en prennent plein les naseaux - mais rares sont ceux qui se posent la question des répercussions sur la santé. Même chose pour les fruits et légumes, truffés de phytosanitaires : certes, ils restent consommables tant que les concentrations sont inférieures aux normes ; mais on sait aussi qu’entre 7 % et 10 % des produits dépassent ces normes. Donc les petites communes qui n’ont pas les moyens de traiter correctement leur eau, c’est un problème marginal ?Je ne dis pas que c’est marginal. Je dis qu’on met l’accent sur un problème en oubliant les autres, et en particulier la cause réelle de la contamination qui est, en milieu rural, l’agriculture telle qu’elle se fait aujourd’hui. On le voit en région Centre : quand vient la période des traitements, que ce soit en vigne, en fruitiers, en grandes cultures, les systèmes d’analyse de l’air, en plein centre ville de Tours, d’Orléans ou de Bourges, détectent des produits phytosanitaires en grande quantité. La différence entre le rural et la grande ville, c’est que la grande ville a de l’argent et développe des technologies de décontamination de l’eau - qui ont d’ailleurs leurs limites. Mais au niveau de la ruralité, on ne peut que subir. On retombe donc sur le problème de l’agriculture, de la recherche du rendement, de ces céréales qu’on cultive en Beauce pour alimenter des élevages hors-sol en Bretagne dont on doit ensuite ramener la viande par camion, avec des coûts énergétiques invraisemblables. Faut-il utiliser massivement engrais et phytos pour quelques quintaux de plus ? Ou ne faut-il pas rechercher un autre modèle agricole, compatible avec la qualité de l’eau y compris à la campagne ? par Olivier Chartrain
|
||||||||||||||||||||||||||