|
Citoyenneté : 1ers Etats généraux des campagnes de France
Reportage. La première réunion des Etats généraux des campagnes de France a tenu ses promesses : permettre
à des citoyens d’horizons divers d’exprimer leurs inquiétudes et de formuler leurs espoirs, leurs désirs.
De gauche à droite : André Chassaigne, Jean Lassalle et Maxime Camuzat.
photo dr
"J’ai envie de mourir tous les jours, j’ai envie que tout ça s’arrête ». Dans la salle des fêtes de Saint-Germain- du-Puy, la phrase jetée par Nicole Pinglaut, l’institutrice retraitée qui ose dire tout net qu’elle ne supporte plus de voir ainsi démolir tout ce qui a fait sa vie, frappe juste. On se regarde, on ne sait trop quelle contenance prendre. « Mais là vous me redonnez espoir, vous redonnez du sens. » Juste un petit mot de plus, mais qui change tout. IL N’Y A AUCUN PROJET POUR 70 % DU TERRITOIRE Nous sommes le 3 avril, à la première réunion « de terrain » des Etats généraux des campagnes de France, l’initiative lancée fin 2008 par les députés André Chassaigne (PCF) et Jean Lassalle (Modem) (1). Cinq mois après, il était temps que l’idée se concrétise : c’est arrivé grâce à Maxime Camuzat, maire de Saint-Germain-du-Puy et vice-président du Conseil général du Cher, qui a invité les deux initiateurs à confronter leurs idées avec celles des citoyens du Cher. Jean Lassalle se lance en premier. Dénonce : « Il n’y a aucun projet pour 70 % du territoire français. On y meurt désespéré en se demandant où vont aller nos enfants ; et on y naît désespéré, en se demandant ce que vont devenir nos anciens ». Evoque la volonté partagée avec André Chassaigne de faire naître « un mouvement où tous les citoyens puissent se retrouver pour s’exprimer librement » ; et le choix de cahiers de doléances comme outil pour y parvenir : comme en 1789, « une démarche qui donnait la parole à ceux qui ne l’avaient jamais eue, là où la souffrance était la plus forte ». « Nous ne venons pas ici avec des solutions »,complète André Chassaigne. "Quand nous serons repartis, il faudra que vous vous réunissiez, de nouveau, que vous débattiez..." afin que la démarche aille à son terme : une loi pour la ruralité, portée jusqu’au Parlement par ce mouvement populaire profond. UNE QUESTION DE CIVILISATION L’envie de débattre est déjà là. On parle de la fermeture du lycée agricole de Vailly-sur-Sauldre, dans le nord du département : un établissement qui « permettait à des élèves moins favorisés de prendre le temps d’apprendre, de devenir des citoyens à part entière ». On peste contre le projet d’épandage agricole des boues de la station d’épuration parisienne d’Achères. On prend la défense de l’école rurale : « Un instituteur pour neuf élèves, ce n’est pas du gâchis ! » André Chassaigne reprend la balle au bond : « L’école rurale ne peut se voir hors du contexte, il faut savoir ce que coûte le transport, les enfants hors de chez eux toute la journée dès 4 ou 5 ans, le coût environnemental, le mal-être... Derrière, il y a une question de civilisation ». Maire du Châtelet, Bernard Jamet dit sa colère face aux grand médias qu’on ne voit « que quand il y a un malheur », comme pour la fermeture de l’usine Doux. Voilà un élu local qui, quand il a bouclé son budget en mars, se dit à la fois « soulagé » et « pas fier », « parce qu’on n’a pas pu faire grand-chose » pour la commune. Un jeune agriculteur, Matthieu Roblin, raconte sa dépendance aux aides PAC, aux prix du marché, au coût des intrants : « Je n’ai plus la maîtrise de mon destin, et cela je ne l’accepte pas ! » lance-t-il en colère. Se faire entendre Conseillère régionale communiste, Marie-Christine Beaudouin s’inquiète de l’avenir de l’initiative en dépeignant l’attitude de nombreux élus, capables de se mettre d’accord sur un constat « mais tout s’arrête dès qu’il faut agir, décider : n’est-ce pas aussi le risque cette fois ? » Réponse du tac au tac d’André Chassaigne : « Ce soir nous avons fait la démonstration qu’avec des sensibilités différentes, nous pouvons commencer à construire quelque chose ensemble. Nous avons des outils : cahiers de doléance, site Internet, l’association que nous allons créer... » Jean Lassalle complète : « Si ce travail-là se fait dans toute la France, on pourra se faire entendre ! ». La campagne européenne force les deux députés à ouvrir une parenthèse dans leur « tour de France » de la ruralité. Mais le prochain rendezvous et déjà fixé : ce sera le 11 juin, dans l’Aude. TémoignagesNICOLE PINGLAUT : le premier cahier de doléances Cette toute jeune (et active !) retraitée qui se disait en « désespérance totale » pendant le débat n’a pourtant pas tardé à prendre le taureau par les cornes : dès la semaine dernière, avec le poids que lui confère son statut d’ancienne institutrice du village, elle a pris la parole devant le conseil municipal de Villabon (600 habitants) pour présenter les Etats généraux. Elle en a reçu une écoute attentive, expliquant par exemple, dans cette région où les vergers de pommes s’étendent à perte de vue, que la France importe 40 % de sa consommation de fruits et légumes, et que cela n’a pas de sens... Résultat : le cahier de doléances s’installera en mairie. Selon un intervalle qui reste à définir, les habitants de Villabon pourront donc y inscrire leurs soucis, leurs préoccupations, leurs réflexions, leurs propositions : « Un acte politique, civique, pas partisan ». Et « ça m’a réchauffé le coeur », ajoute-t-elle dans un souffle. BENOÎT ROUMET : « Se prendre en mains » Le jeune - 40 ans - directeur du Bureau interprofessionnel des vins du Centre-Loire (Chateaumeillant, coteaux du Giennois, Menetou- Salon, Pouilly, Quincy, Reuilly et Sancerre) veut s’inscrire pleinement dans les Etats généraux. Conseiller municipal à Sancerre depuis un an, il affirme : « C’est comme ça que je conçois la politique. Nous voulons vivre, vivre ici, pas dans des réserves ». Et puis « les vignes ça ne se délocalise pas. A Sancerre, la vigne est une composante essentielle de la vie du canton, et réciproquement : notre activité est inscrite dans ce territoire ». Il suivra donc de près les suites de la soirée du 3, souhaitant notamment pointer le problème de l’offre de soins (« aller à Bourges, l’hiver, quand on est malade, ce n’est pas évident ») et celui des collèges ruraux, car même si Sancerre (1 800 habitants) a toujours le sien grâce au soutien du Conseil général, rien n’est acquis. Et dans ce domaine comme dans d’autres, conclut-il, « c’est aussi à nous de nous prendre en mains et d’agir ». MATHIEU ROBLIN : au travail ! Syndicaliste agricole actif, Matthieu Roblin, la trentaine, a aimé cette réunion « sans blabla, avec des gens différents à tous points de vue ». Il l’a tellement appréciée qu’il se préoccupe déjà de la nécessaire mise en place de « groupes de travail », auxquels il est prêt à participer - ainsi qu’aux cahiers de doléances. Lui aussi est préoccupé par le sort de la médecine rurale : chez lui, à Henrichemont, il n’y a plus qu’un seul médecin en activité, « de 6 heures à 23 heures, tous les jours sauf le dimanche », et deux retraités qui continuent à recevoir des patients pour l’aider. L’accès aux soins est un vrai problème, et plus encore dans les villages autour du bourg. Il confie toutefois qu’il a un peu de « peine à croire que cela ira jusqu’à une loi. Est-ce qu’on va soulever les foules ? » Mais une chose est certaine : « On ne doit pas attendre que les autres fassent à notre place ». FRÉDÉRIC CHASSAGNETTE : « Dynamique citoyenne » Ce responsable national du SNETAP- FSU et enseignant au lycée agricole de Fondettes, près de Tours, était présent ès-qualités : son syndicat a décidé de suivre de près les Etats généraux, leur tour de France, l’association... Enseignant au lycée agricole de Tours-Fondettes, il souligne que les établissements agricoles publics (EAP) sont « des acteurs majeurs du monde rural, souvent le premier employeur dans la commune, et en tout cas un maillon essentiel de la chaîne qui maintient en vie les territoires ». Il reprend l’exemple de Vailly-sur- Sauldre : « Il n’y aucun établissement secondaire à 70 km à la ronde, dans un territoire où le taux de formation est déjà très bas ». Il refuse que l’on « sacrifie tout un territoire sur l’autel de petites économies : le budget de l’EAP, c’est 2 % de celui de l’Education nationale » ! Il manifeste donc, lui aussi, de fortes attentes à l’égard de l’initiative des deux députés et se dit « curieux de voir, si la dynamique citoyenne est forte, comment les clivages politiques vont se manifester à la fin ». MAXIME CAMUZAT : la souveraineté du peuple Le maire de Saint-Germain-du-Puy est visiblement satisfait du résultat : « Nous avons besoin d’imaginer des manières originales, nouvelles de faire de la politique ». Il se dit conscient que « quand on rentrera dans le concret, ce ne sera pas simple mais ce qui compte, c’est que se manifeste partout le refus de la société telle qu’elle est ». Evoquant son canton, représentatif de « la diversité des territoires agricoles du Cher », des vignes de Menetou aux vergers de Saint-Martin en passant par Rians et Chavignol, il note que la disparition des services publics y cause de vraies souffrances. Pour lui, l’avenir des Etats généraux passera par des « initiatives citoyennes, dans chaque commune, partout, ensemble. Car en France, l’élu n’est que le dépositaire de la souveraineté : c’est le peuple qui la détient, il ne faut jamais l’oublier ! » par Reportage : Olivier Chartrain
site Internet du mouvement : ttp ://www.campagnesdefrance.fr
|
||||||||||||||||||||||||||