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Agriculture durable :
« Une révolution culturelle pour l’agriculture »
L’agriculture pourra-t-elle nourrir neuf milliards d’êtres humains en 2050 ? Oui, pour Marc Dufumier (professeur d’agriculture comparée à AgroParisTech), à condition de rebattre équitablement les cartes du commerce international. Ce préalable est nécessaire pour que les agriculteurs du Nord comme du Sud relèvent le défi du développement durable.
La Terre : Quel est le premier défi que doit relever l’agriculture pour être durable ? Marc Dufumier :
La première chose à faire, c’est de remettre à plat les règles du commerce international. Juste un exemple : à Casamance, au Sénégal, un agriculteur produit jusqu’à 500 kilos de riz par an, car il ne travaille qu’avec des outils manuels. En Louisiane, un farmer américain peut en produire 100 tonnes. Sur le marché de Dakar, le sac de riz de Casamance et celui de Louisiane sont à peu près au même prix. Mais dans l’un, il y a deux cent fois plus de travail que l’autre ! On n’a pas le droit de faire ça, c’est comme un duel entre un coureur à pied et une Formule 1. Un tel monde n’est ni durable, ni politiquement viable. Comment les agriculteurs du Sud pourraient-ils rattraper leur retard ? Les agriculteurs des pays du Sud ne pourront connaître des prix rémunérateurs que si leur gouvernement arrive à fixer des droits de douane. Il faut donc relancer de nouvelles négociations à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), mais sur la base d’un mandat complètement différent. Les pays en déficit alimentaire doivent pouvoir mettre en place des marchés communs protégés. Un peu à la manière de la Politique agricole commune (PAC)... Celle des débuts, oui. Mais pas celle d’aujourd’hui. A l’origine, la PAC a été redoutablement efficace pour aider les agriculteurs à investir via des prix incitatifs pour le blé, le sucre, le lait et la viande. Pourquoi s’interdire de faire pareil pour les pays du Sud ? Par où commencer ? L’Europe doit dire haut et fort : « Nous renonçons au dumping, nous arrêtons de surproduire et d’exporter nos surplus vers les pays en déficit alimentaire ». Si nous prenons cette direction, nous aurons en face de nous les Etats-Unis et les latifundiaires d’Amérique du Sud. Mais nous nous ferons beaucoup d’autres alliés dans les négociations internationales. Cela signifierait une reconversion de l’agriculture européenne... Effectivement. La France et l’Europe sont beaucoup trop dépendantes en protéines importées pour l’alimentation du bétail. L’un des points clés sera la relance de la culture des légumineuses. Plus largement, il faut revenir à la « vraie » agronomie, autrement dit l’agro-écologie. Aujourd’hui, nous avons en France des zones d’élevage sur-concentrées comme en Bretagne, alors qu’il n’y a quasiment plus d’élevage dans le bassin parisien. Nous avons trop simplifié les écosystèmes, ce qui les a fragilisés. C’est pour cela que nous utilisons trop d’engrais de synthèse et de pesticides. Que proposez-vous pour y remédier ? Il faut réconcilier les cultures et l’élevage. Fertilisons les sols grâce aux légumineuses et aux déjections animales plutôt que d’épandre des engrais de synthèse fabriqués à partir de gaz importé de Russie ou de Norvège. L’agro-écologie, c’est une agriculture de qualité qui utilise toutes les potentialités des terroirs. Mais comment y parvenir ? Les subventions européennes pourraient être utilisées pour reconvertir notre production vers une agriculture biologique, de qualité et de proximité. On pourrait utiliser la restauration collective pour donner une taille critique à ce marché. Commençons par mettre des produits bio dans les cantines des écoles primaires, puis passons aux collèges, aux lycées, aux maisons de retraite, aux comités d’entreprise... En utilisant une partie des 9,5 milliards d’euros d’aides directes de la PAC, les couches modestes de la population pourraient avoir accès à une alimentation de qualité sans que cela leur coûte un centime. Pour nourrir la population mondiale d’ici 2050, il faudra doubler la production agricole. N’est-ce pas contradictoire avec vos propositions ? Développer l’agro-écologie et relocaliser les productions, ce ne sont pas des propos de bourgeois-bohêmes ! Au contraire, c’est compatible avec le fait que les paysans du Sud doivent pouvoir nourrir leur peuple. Il existe donc des solutions techniques pour augmenter la production dans les pays du Sud... Très clairement, oui. Tout d’abord, plus un seul rayon de soleil ne doit tomber à terre, car les calories alimentaires sont produites grâce à la photosynthèse. Cela veut dire éviter les sols nus et conserver une couverture végétale le plus longtemps possible. Il faut également créer des microclimats d’ombre et de fraicheur propices aux végétaux en replantant des haies, voire des arbres au sein même des champs. Par exemple au Niger, dans un des pires endroits du Sahel, on a observé que le rendement d’une culture de mil pouvait doubler quand on la plantait sous un acacia. Cet arbre est une légumineuse et il fertilise le sol, en plus de fournir de l’ombre. Plus généralement, au Nord comme au Sud, l’objet de travail ne devra plus être la plante ou l’animal, mais l’écosystème tout entier. Prônez-vous une rupture ou croyez-vous une évolution possible ? Il s’agit d’un virage à 90 degrés, une véritable révolution culturelle pour l’agriculture et la recherche, mais aussi pour les consommateurs. Il faut commencer tout de suite. L’Europe doit faire le premier geste et renoncer au dumping. C’est aujourd’hui qu’il faut réformer la PAC, nous ne pouvons pas attendre 2013. Les politiques en ont-ils conscience ? Ils ont progressé au niveau de l’écoute, mais on est encore loin d’une révolution. Le Grenelle de l’environnement, par exemple, est un essai qui reste totalement à transformer. Même si je suis techniquement optimiste, je reste politiquement pessimiste. par Propos recueillis par Yannick Groult
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